Claire, corps en otage
Chapitre 1
1952
Naissance et petite enfance.
Née dans une clinique de la banlieue parisienne, un vendredi soir de novembre, Claire entame sa vie parmi les humains.
Fragile dès le départ, avec un ulcère à l’estomac, elle ne supporte pas le lait maternel. Hélène , sa mère, l’élève au bouillon de légumes, jus de viande et lait de chèvre.
Hélène fait ses armes de jeune mère au détriment de ce bébé. Une assistante sociale, venue lui rendre visite, lui apprend quelques rudiments de soins. Intriguées par les pleurs incessants de l’enfant, elle découvre qu’une des épingles à nourrice qui retient la couche en tissu s’est plantée dans la peau délicate de Claire.
Tant bien que mal, la petite grandit mais vient le temps des dents... et ses pleurs pour exprimer la douleur.
Maurice, son père, malade et peu patient, ne le supporte pas : il l’enferme alors dans un placard, un oreiller posé sur la tête pour étouffer ses cris.
La petite enfance de Claire est émaillée de péripéties : un jour en jouant avec un porte manteau, elle s’explose l’œil hors de l’orbite. Hélène, sang-froid remarquable, le remet en place ; par miracle, aucune séquelle.
Elle ne connait que son grand père paternel, qu’elle adore et avec qui elle joue souvent. Les grands-parents maternels lui restent étrangers.
L’année de ses trois ans, un bouleversement : une rupture dans le ménage, Claire est placée dans une famille d’accueil en Provence, loin de tout repère. Durant cette période, son grand père paternel disparaît, elle ne l’apprendra que bien plus tard.
À quatre ans, tout change encore : un petit frère arrive, qu’elle s’empresse de protéger. Hélène se remarie, et Claire découvre une nouvelle famille pleine d’inconnus. Collée aux basques du bébé, elle veut le garder auprès d’elle. Les autres enfants, sœurs de ce nouveau père, la rejettent :
‘’- Pousse toi de là ! D’abord ce n’est pas ton frère ! Nous on est sa vraie famille ! Pas toi !‘’
Blessée, elle quitte la maison sans bruit et s’assoit dans un coin du jardin pour pleurer. Elle n’a plus son grand‑père, plus son père, et voici que cette famille lui vole aussi son frère.
Lorsque le couple repart, les enfants sont déposés chez une tante inconnue, le temps que les parents s’installent ailleurs. Là, au moins, une petite cousine de son âge et le petit frère lui permettent de jouer à la poupée « en famille ».
. Les nouveaux repères se trouvent dans un petit hameau à un kilomètre et demi d’une bourgade.
Très tôt, Hélène lui apprend à faire les commissions : Claire n’a pas encore cinq ans.
Un jour, envoyée chercher quelques courses, fière de sa mission, elle s’achète un bonbon avec la monnaie et rapporte le reste dignement.
En découvrant l’achat, oh ! Horreur ! La colère de maman !
Hélène voit rouge. Elle confie le bébé à une voisine, emmène Claire à coups de pied aux fesses et la traîne rendre le bonbon à l’épicier, à pied bien sûr. La traite de voleuse et l’humilie devant tout le monde.
À cet âge, la punition est lourde. Claire n’oubliera jamais.
Chapitre 2
Vie et Scolarité
De 5 à 7ans.
Après plusieurs déménagements, de retour en région parisienne.
La petite maison appartient aux parents d’Hélène. Claire y rencontre pour la première fois son grand-père maternel, Emile.
Il semble plus doux que les autres adultes. Elle s’y attache d’emblée, de toutes ses forces.
C’est la rentrée. Claire se sent grande. Bientôt, un autre bébé va arriver.
À la maison, un nouveau rythme s’installe : le service militaire d’André, le « papa » du quotidien, la grossesse d’Hélène qui la fatigue, et, en parallèle, la reprise de contact avec Maurice, le père biologique, désormais remarié et père de deux petites filles.
Joie fébrile de Claire : elle va connaître ses petites sœurs, sans qu’on lui dise que ce n’est pas sa famille.
Le jeudi matin, Maurice vient la chercher. Claire arrive dans cette maison qui fut autrefois la sienne. Il lui présente sa femme, Lucie, et glisse qu’elle est « comme sa maman ».
Claire fronce le nez, troublée.
Elle n’est pas sure d’avoir tout compris, une autre maman ? Mais elle en a déjà une ?
‘’- Dit papa pourquoi il faut que je l’appelle maman ? Je vais changer de maman ?’’
Le père un peu gêné par les questions de sa fille, essaie de lui expliquer :
‘’- C’est la maman de tes petites sœurs, et pour lui parler c’est plus facile de lui dire maman.’’
Pas rassurée, Claire demande à voir ses sœurs. Lucie l’arrête dans l’embrasure de la chambre :
‘’ – Regarde, elles sont là-bas dans le lit, tu ne peux pas y aller, je viens de cirer le plancher, tu ne vas pas aller le salir ! ‘’
La déception lui tombe dessus comme une couverture mouillée. Le repas se passe tant bien que mal.
Il faut tout goûter, parler bien, demander poliment : « Est‑ce que je peux ? », « S’il te plaît », « Merci », « Non merci, je n’ai plus faim ».
À la fin, on lui met un torchon entre les mains. Elle n’approche jamais ses sœurs. Un jour, excédée, elle plante Lucie avec la vaisselle, croise les bras, l’air buté et dit:
‘’ – Je ne suis pas la boniche ! Tu n’as qu’à mettre un torchon dessus et la vaisselle sèchera toute seule ! ‘’
Cela lui en coûte une magistrale fessée.
La petite n’a pas sa langue dans la poche, sans une larme, elle frotte ses fesses, regarde sa belle mère droit dans les yeux et réplique :
‘’- Ah ! Ça fait du bien, ça fait circuler le sang, ça décongestionne le cerveau !’’
Après son impertinence, Claire n’a jamais revu ses petites sœurs ni son père.
Pendant ce temps la grossesse d’Hélène avance, il faut aider : faire les courses, la vaisselle, apprendre ses leçons et faire les devoirs, il faut aussi jouer avec Julien.
Les envies d’Hélène la renvoient chaque jour à la pâtisserie de la grande place chercher un sachet de gros caramels mous, fabrication maison. Interdiction formelle d’en prendre un seul.
Elle obéit. Petite torture raffinée : elle aussi les aime.
Un après‑midi, dans le jardin, elle hisse Julien sur ses épaules pour jouer au cheval, le gros chien trottant derrière eux.
Elle glisse, heurte de plein fouet la bordure d’un muret. Julien fait un roulé‑boulé de l’autre côté et atterrit sur une couche d’herbe.
Claire, elle, s’ouvre le front. Belle cicatrice à venir. La paire de claques, la punition pour avoir fait tomber son frère, la marquent tout autant.
On finit par laver le sang, soigner le front et les genoux.
André, pêcheur, ramène parfois des seaux de poissons vivants qu’il verse dans le grand bac de ciment de la fontaine, profond comme une baignoire.
Spectacle fascinant. On leur jette du pain dur, on déterre des vers. Pour la pêche, il faut des asticots.
Le matériel est rangé dans un coin du jardin. Claire, en robe vichy rose ceinturée, socquettes blanches, souliers vernis, découvre une petite boîte.
Elle glisse, tombe, le couvercle s’ouvre : les asticots se répandent. Certains atterrissent sur ses chaussures.
Des fourmillements la longent, elle hurle. André accourt lui demande ce qui lui arrive :
La fillette tremblante de peur par l’appréhension d’une fessée et des bêtes qui grimpent, finit par avouer qu’elle a fait tomber la boîte et que les bêtes montent sur ses jambes.
Le ‘’papa’’ essayant de garder son sérieux devant cette petite fille angoissée, rouspète un peu, l’aide à tout ramasser et regarde ses jambes, il lui dit :
‘’ - mais il n’y a rien ! ‘’
Claire bouleversée pleure de plus belle,
‘’ - si, si ! Il y a des bêtes qui courent sur mes jambes ! ‘’
Plus elle s’agite et plus la sensation est grande. Alors André voit la ceinture détachée et frôler les jambes de la petite. Il la prend sous son bras
‘’ – tu mérites une punition pour toucher à ce que tu ne dois pas ! ‘’
Dit il d’un ton bourru, lui baisse sa petite culotte comme pour lui mettre une fessée, ouvre un filet d’eau du robinet extérieur pour mouiller sa main et lui envoie quelques gouttes d’eau sur le derrière.
La fillette honteuse se trouve plus vexée que si elle avait pris une fessée.
Un autre jour, perchée sur un tabouret pour laver la vaisselle, elle fait des bulles de savon dans l’eau de vaisselle avec ses doigts, on doit partir en train pour voir les beaux parents ;
Hélène s’énerve , Claire ne se presse pas, elle s’emporte, attrape la gamine et la secoue comme un
prunier alors qu’elle tient un couteau à viande dans la main.
Claire lève le bras pour se protéger, perd l’équilibre, la lame s’enfonce dans l’avant bras.
Grande frayeur, nouvelle cicatrice.
Dans les nuits qui suivent, elle se met à marcher en dormant et s’enfuit de la maison.
Le bébé naît enfin. André, encore sous les obligations du service, garde les enfants à la maison.
Deux gendarmes viennent le chercher : l’Algérie. Il refuse, se débat, s’enfuit, risque la prison,
Au moment où il monte dans le camion, Émile arrive avec une attestation de la mairie :
le troisième enfant est né.
André n’est pas parti mais il passera tout de même quinze jours aux arrêts.
Disettes et petits bonheurs clandestins
Peu à peu, l’argent se fait rare. La disette s’installe comme un froid persistant. Hélène improvise :
une pomme de terre récupérée, quelques feuilles d’oseilles du jardin deviennent une soupe.
Pour l’accompagner, elle fabrique des galettes de pain avec de la farine, de l’eau et un peu de sel, le tout aplati et découpé avec le bord d’un verre et les faire cuire au four, ce n’est pas un festin, la faim justifie les moyens.
Le jeudi est jour de fête secrète : Émile, le grand père maternel arrive en cachette de sa femme, dans son cabas, toujours le même trésor :
steak haché de cheval, deux paquets de petits beurres, un sachet de bonbons vichy et un gros savon de Marseille qui servira autant pour la toilette que pour la lessive.
C’est visites, brèves et tendres, laissent à Claire un sentiment de chaleur qui compense un peu le vide. Ce rituel clandestin a la saveur des instants précieux.
Quand André est enfin démobilisé, l’espoir renaît. Il travaille désormais la nuit comme gérant d’un cabaret.
La maison s’emplit de bruits et d’odeurs familiers… jusqu’au jour où, un matin d’hiver, l’air devient lourd, métallique.
Le gaz. Un engourdissement étrange saisit la tête, les yeux piquent, les membres pèsent.
Hélène, pâle, rassemble les enfants ; on titube plus qu’on ne marche.
À l’hôpital, les draps froids sentent la lessive forte. Claire perçoit des murmures, le cliquetis des instruments, et la tension silencieuse des soignants.
Quelques jours de soins, puis on repart.
Mais la fragilité s’installe : absences à l’école, toux persistante, une primo‑infection , des soins administrés, des médicaments amères à avalés.
. Le verdict tombe : intoxication par le gaz, la maison est déclarée insalubre.
Une fois encore, on empaquette le peu que l’on possède. Repartir à zéro, chercher un nouveau toit, réinventer une routine.
Claire, déjà rompue à ces recommencements, sent pourtant que chaque nouveau départ laisse une ombre qui grandit et dépose en elle une petite pierre de mélancolie.
Chapitre 3
De 7 à 13 ans
Cette fois, ils arrivent dans une cité d’HLM.
Une nouvelle vie commence, il faut repartir de zéro, l’école, les copines, les lieux à reconnaître.
Claire recommence son CP, l’école est plus grande, la maîtresse est très gentille, elle s’applique bien et passe sans problème sa première année scolaire,.
La maison est confortable, il y a de l’eau chaude au robinet, une salle de bain, une cuisine et des toilettes, trois chambres et une grande salle à manger, c’est une belle vie.
1960
Encore un petit frère, cette fois Hélène accouche à la maison.
André dort dans la chambre d’à côté. Quand la sage femme annonce que c’est un beau petit garçon, il dit
‘’ encore !’’
Et se retourne.
Après quelques temps, Hélène très dépressive avale des somnifères, Claire, âgée de 8 ans, rentrant de l’école avec Julien la trouve inconsciente.
Elle court chercher de l’aide auprès de voisins, appelle le médecin de famille.
André est au travail, il faut que la petite fasse face aux problèmes des enfants :
faire le biberon pour le dernier né, donner à manger à ses deux frères et les coucher.
Premiers pas vers le monde des grands.
Quelques temps plus tard, Claire ayant pris l’habitude de jouer à la « petite maman » s’occupe souvent du bébé.
Christophe, assis dans sa chaise haute attend que sa grande sœur lui donne sa bouillie, elle l’apporte, chaude, la pose sur la tablette de la chaise, la cuillère à la main, le bol fume
Hélène , Baptiste dans les bras, s’en aperçoit, pense que le petit va se brûler et d’un geste brusque pousse le bol qui tombe au sol et se fracasse disant à la gamine :
‘’ - Tu n’es vraiment qu’une bonne à rien !’’
En levant la main pour la gifler. Claire prise de peur, recule d’un pas, met le pied sur la bouillie et glisse à terre le visage en avant.
Une dent se casse juste sur le devant de la bouche. Depuis ce jour, elle ne sourit plus, alors on lui donne un surnom, par dérision :
" bonjour tristesse "
Les disputes entre les parents rythment le quotidien de Claire.
Sollicitée de plus en plus pour aider à la maison, elle grandit dans une atmosphère tendue. Pourtant, quelques instants de bonheur subsistent.
Pendant les grandes vacances, la famille part chez les grands-parents paternels, à la campagne.
Les jeux entre enfants, l’insouciance, les rires : la vie semble douce.
En 1962, ils passent deux mois au bord de la mer, dans une petite location. Christophe, âgé de deux ans, ne marche pas encore. Mais à force de jouer dans le sable iodé, il fait ses premiers pas à la fin des vacances. La joie éclate dans la maison.
Peu après, le père tombe malade et perd l’usage de ses jambes.
Hélène, contrainte de travailler sur les marchés, quitte la maison à l’aube. Claire, encore enfant, prend en charge ses petits frères : les réveiller, les nourrir, les accompagner à l’école, sous le regard silencieux d’André alité.
L’après-midi, la mère revient pour les accueillir.
Un jour, à l’approche de Noël, alors qu’Hélène est en courses, Julien, l’aîné des garçons, grimpe sur la chaise du bébé pour atteindre une boîte d’allumettes cachée au-dessus des placards.
Il veut allumer les fausses bougies du sapin et de la crèche. Le feu se déclare, ravage la salle à manger, les rideaux, les fauteuils, les vitres. Une fumée âcre envahit la pièce.
Claire tente de réveiller son père, endormi par les médicaments, mais la porte est fermée à clé. Les enfants hurlent. Les voisins appellent les secours, qui interviennent juste au moment où la mère rentre.
Le bilan est lourd : pas de Noël cette année ! les meubles doivent être remplacés.
La colère maternelle s’abat sur Claire, responsable des petits:
— Espèce de bonne à rien ! On ne peut pas te faire confiance. Par ta faute, il n’y aura pas de Noël. Tu as vu l’état de la maison ? Et ton père a failli mourir !
Il fait très froid. Il faut nettoyer. Claire, pour se protéger des cris, s’enferme dans sa tête.
Elle chante pour ne plus entendre. Lors des courses, elle parle aux voitures, aux oiseaux, aux fleurs, leur raconte des histoires. Ses crises de somnambulisme persistent
L’appartement est un rez-de-chaussée surélevé, avec coursive, caves, local à vélos et à poubelles.
Un après-midi, le gardien se plaint :
des ordures ont été vidées sous les escaliers du sous-sol. Des déchets portent votre nom. Hélène accuse Claire, chargée de descendre les poubelles. Mais la fillette ne se souvient de rien. Elle reçoit une correction à la ceinture et doit nettoyer l’endroit.
À l’école, les humiliations s’ajoutent. Les institutrices s’en délectent. Claire passe ses récréations à tourner en rond, les mains dans le dos, une feuille arrachée accrochée à ses vêtements pour exposer ses pâtés d’encre. Elle est envoyée au coin avec un bonnet d’âne pour une leçon mal apprise. Peu d’enfants jouent avec elle.
Hélène exige des résultats scolaires : Claire doit figurer dans la bonne moitié de la classe. Si la classe compte trente-cinq élèves, elle ne doit pas dépasser la seizième place.
Elle se situe souvent entre la douzième et la quatorzième, avec la mention :
Ne se bile pas trop, peut mieux faire.
Cela suffit à calmer les exigences parentales.
Une année pourtant, en CE2, elle est première de sa classe. Elle reçoit un prix d’honneur et un voyage en bateau-mouche sur la Seine. La place de l’accompagnant coûte cinq francs.
Elle n’ira jamais. Alors pourquoi faire des efforts ?
Elle poursuit ses études en étant dans la bonne moitié sans plus et sans faire d’effort supplémentaire.
1963 :
Un nouveau bébé naît, c’est une belle petite fille, le père toujours en soins est fou de joie.
Angel, très sage, trop sage. Elle dort sans cesse. Hélène s’inquiète. Les médecins la rassurent :
— Ne vous plaignez pas, Madame. Vous en avez au moins une de calme…
Mais à neuf mois, l’enfant ne se réveille toujours pas. Pas de sourire, pas de pleurs, pas de gestes. Puis viennent les convulsions, une hémiplégie gauche. Claire est envoyée chercher le médecin et le prêtre.
Le curé pratique un baptême d’urgence. L’enfant est hospitalisée. Claire garde les autres enfants.
André reprend le travail comme livreur en charcuterie fine, servant des lieux prestigieux à Paris.
Claire, elle, devient une petite mère. Elle réconforte, protège, aide sa propre mère dans les tâches domestiques, tout en poursuivant l’école.
En 1964,
Angel ne s’améliore pas. Elle partage le lit de Claire. Les couches débordent, les vomissements souillent les draps. À seize mois, de nouvelles convulsions, une paralysie supplémentaire, un nouvel hôpital.
Un incident dans l’ascenseur provoque un accouchement prématuré. Une autre petite fille naît.
La mère rejette la fillette. Elle ne la regarde pas, refuse de la nourrir. Noëlle sera élevée au biberon. Hélène reste trois jours à l’hôpital. Claire s’occupe des autres.
Tout se déchaîne. Julien, l’aîné des garçons présente des troubles scolaires et comportementaux. Il est envoyé en IMP à Senlis. Une année d’absence. Les parents sont épuisés.
Claire n’a pas de temps pour les copines. Les voisins la plaignent :
— Pauvre petite, avec les quatre autres, quel courage…
Mais Claire bouillonne. Personne ne vient aider. De quoi se mêlent-ils ?
Elle continue à bien travailler. Elle réussit le concours d’entrée en sixième. Mais elle n’ira pas. La loi exige que les enfants aient douze ans dans l’année scolaire. Elle en aura treize, ayant commencé l’école à sept ans.
Son dossier est refusé. Adieu les projets. Il faut suivre une autre voie.
Chapitre 4
De 13 à 16
Le chemin de l’école, les chemins de la vie
Claire change d’école pour suivre les cours du certificat d’études sur deux ans.
L’établissement est loin du domicile, environ trois kilomètres à pied. Les parents, malgré les difficultés financières, lui paient la cantine, mais le trajet se fait à pied, chaque jour, par tous les temps.
Elle ne traîne jamais en route. Elle sait ce qui l’attend à la maison : les cris, les tâches, les urgences. Il faut rentrer vite.
. Pendant ces années-là, les drames continuent de s’accumuler.
Christophe, le plus jeune de ses frères contracte une méningite. Encore l’hôpital, encore les soins, encore les angoisses. Ponction lombaire, fièvre, nuits blanches. La mère, dépassée, vacille. Claire, elle, tient bon.
Quelques mois plus tard, en jouant à cache-cache, le même petit frère se cogne violemment contre l’angle d’un vieux pèse-bébé.
Le diagnostic tombe : fracture du crâne. De nouvelles peurs, de nouvelles urgences. Puis, comme si cela ne suffisait pas, il développe une infection pulmonaire. Cette fois, il faut l’envoyer loin, dans un établissement spécialisé dans le Jura.
Claire encaisse. Elle ne demande rien. Elle continue à marcher chaque matin vers l’école, à revenir chaque soir vers les responsabilités.
Elle est l’enfant qui ne tombe pas, celle qui tient la maison quand tout vacille.
Les absences, les lessives, et les silences
Julien revient à la maison, mais Baptiste, souffrant d’énurésie, doit partir en cure dans les Pyrénées.
Hélène partage désormais ses week-ends entre le Jura et les Pyrénées pour rendre visite à ses enfants.
André, lui, passe ses journées à la chasse. Claire, comme toujours, prend soin des autres enfants et de la maison.
Avec les voyages de la mère, les difficultés financières reprennent. La machine à laver rend l’âme, impossible d’en acheter une nouvelle.
Alors, chaque vendredi avant son départ, Hélène remplit la baignoire d’eau et y laisse tremper le linge.
À Claire de brosser, rincer, étendre avant le retour du dimanche. Pour le linge blanc, elle doit le frotter, le mettre dans la lessiveuse, prêt à bouillir dès que la mère rentre.
Il faut faire vite. La baignoire doit être libérée pour les toilettes des enfants.
Claire s’organise, sans plainte. Elle connaît les gestes, les horaires, les priorités. Elle est devenue experte en débrouillardise, en silence, en endurance.
Premiers pas dans l’adolescence
Suite à sa dent cassée, des abcès la font souffrir. C’est alors que son père réapparaît dans sa vie, pour l’emmener chez un dentiste à Paris, grâce à sa mutuelle.
Hélène n’a pas les moyens de lui offrir ces soins. Quelques heures privilégiées, volées au quotidien, où Claire est heureuse.
Maurice partage ce temps avec elle en cachette de sa femme, farouchement opposée à cette relation. Mais Hélène ne cède pas. Cela fait des années que Maurice ne verse plus la pension alimentaire — une histoire d’adultes qui ne concerne pas Claire.
Elle, ce qu’elle sait, c’est que chaque jeudi, son père vient la chercher.
Alors elle se dépêche d’aider à la maison, fait tout ce qu’elle peut pour mériter ce moment.
Elle se prépare, se fait belle, espère que rien ne viendra gâcher cette parenthèse.
Elle a grandi. Son corps change. Elle devient une jeune fille, et elle aimerait être vêtue comme telle.
Les moyens manquent. Ses premiers sous-vêtements sont récupérés par sa mère dans le local à poubelles.
Évidemment, ils sont déposés dans un endroit propre, dans un sac correct. Les gens ne donnent pas directement. Ils déposent, et chacun se sert en toute discrétion.
Les vêtements sont de bonne qualité, mais…
Mais Claire sait. Elle sent. Elle comprend sans qu’on lui dise. Ce "mais" reste suspendu, comme une gêne silencieuse, une blessure invisible.
Elle les porte, ces vêtements, avec une fierté discrète, parce qu’il le faut. Parce qu’il n’y a pas d’autre choix
Les silences du soir
Pendant les absences de la mère, le beau-père commence à s’intéresser de plus en plus à Claire.
Quand les enfants sont couchés, il s’approche, lui glisse qu’elle est jolie, qu’elle devient une "petite femme".
Il tente de l’embrasser. Claire, mal à l’aise, se débat, le repousse, se réfugie derrière son petit frère de neuf ans. Il ne comprend pas tout, mais il sent que quelque chose ne va pas.
Chaque week-end, la même tension revient.
Un soir, alors que Julien est déjà couché et que Claire prépare le dernier biberon du bébé, la casserole d’eau chaude posée sur le poêle de la chambre.
André rentre tard, l’haleine chargée de chasse et d’alcool. Il s’approche, insiste, les gestes deviennent intrusifs.
Claire prend peur, réveille son frère.
Julien, sans hésiter, attrape la casserole bouillante et la brandit comme une arme. Il menace son père, le regarde droit dans les yeux. Le geste est clair, la peur change de camp. André recule. Pour que rien ne filtre, il laisse Claire tranquille.
Le silence comme refuge
Depuis cet épisode, Claire vit dans une vigilance constante. Le beau-père, calmé par la menace du frère, garde ses distances, mais l’atmosphère reste lourde.
Chaque bruit dans la maison, chaque porte qui grince, chaque regard trop appuyé devient une alerte intérieure.
Elle apprend à se taire, à éviter, à disparaître dans les gestes du quotidien.
La mère, prise dans ses allers-retours entre les cures du Jura et des Pyrénées, ne voit rien. Elle ne veut pas voir.
Elle confie à Claire les tâches ménagères, les enfants, les lessives, les repas. Le père, lui, chasse le jour, dort le soir, et ne parle pas.
Claire grandit dans ce silence. Elle devient une jeune fille sans repères, sans confidences, sans espace pour elle-même. Elle se construit dans les interstices : entre deux biberons, entre deux lessives, entre deux absences.
Elle se forge une carapace, fine mais solide, faite de solitude et de courage.
Entre lumière et chaos
Malgré la vie chaotique, Claire poursuit tant bien que mal sa scolarité.
Les heurts avec sa mère ne cessent : elle ne se presse pas assez pour les tâches, ne surveille pas convenablement les enfants, ou commet des maladresses de son âge. Elle ne voit plus son père
— la guerre entre les parents a repris.
Les garçons reviennent à la maison. La vie semble reprendre un cours normal.
Le mois de mai arrive, avec l’ouverture de la pêche.
Le vendredi soir, les parents préparent le matériel de camping. Le samedi, dès que le père rentre du travail à quatorze heures, il charge l’estafette. À seize heures trente, les enfants sortent de l’école et s’installent dans le véhicule. Direction les bords de Seine, à cent kilomètres de là. Ils reviennent dans la nuit du dimanche au lundi, les enfants endormis à l’arrière.
Merveilleux souvenirs que ces week-ends d’aventure.
Fin juin, le plus jeune des garçons retourne dans le Jura. Début juillet, les autres partent une dizaine de jours chez les grands-parents paternels.
Hélène, elle, part avec Angel sa fille handicapée à Lourdes pour un pèlerinage.
Pour remercier Claire de toute l’aide apportée durant l’année, elle organise avec un couple d’amis
un voyage dont ils prennent tous les frais à charge, à condition que Claire s’engage comme brancardière.
Le trajet se fait en voiture décapotable, sur deux jours, avec leur fille du même âge. Les deux adolescentes s’entendent à merveille. C’est le premier voyage de Claire, la découverte d’un si beau pays, une semaine de rêve.
En août, toute la famille, accompagnée des grands-parents paternels, part camper dans le Jura
pour être auprès du jeune malade.
De belles excursions, de beaux souvenirs. Mais à chaque occasion, le beau-père tente de coincer Claire dans un coin discret. Mains baladeuses, baisers volés à la commissure des lèvres. Elle le repousse, tourne la tête, évite. Elle ne veut pas faire d’histoire. Sa mère est si dure. Elle ne veut pas déclencher une avalanche, ni lui faire de peine. Jusqu’à présent, elle s’en sort sans trop d’égratignures.
Sa seconde année de certificat d’études suit la même lignée. Tous les enfants sont revenus à la maison. La mère court les hôpitaux. Un diagnostic tombe pour la petite handicapée :
“C’est une débile profonde avec paralysie surajoutée. Vivra-t-elle trois ans, cinq ans, vingt ans ?
Je ne peux vous le dire, Madame. Mais malheureusement, votre fille est bâtie pour vivre centenaire.”
Hélène s’effondre. Il faut se battre pour la reconnaissance du handicap. Avec l’aide d’un kinésithérapeute, elle se lance dans une rééducation. Contrôles médicaux, expertises de la sécurité sociale : un calvaire qu’elle affronte seule. Elle craque.
Les disputes entre les parents deviennent continuelles. Argent, santé, éducation, tout y passe.
Surtout les absences du père pendant la saison de chasse. Les crises de nerfs se multiplient. Les cris effrayants, les vêtements de chasse et le gibier jetés sur la pelouse de l’immeuble. Les enfants, sur ordre de Claire, les ramassent en douce.
André reste stoïque, Hélène se déchaîne, le frappe au torse. Il ne réagit pas. Elle finit par s’enfermer dans la chambre en vociférant.
Souvent, la voisine du dessus descend, inquiète. Elle trouve André assis dans un fauteuil, attendant que ça passe, tandis qu’ Hélène hurle derrière la porte. Claire se sent humiliée. La voisine repart, gênée, s’excusant du dérangement.
Le pire, c’est quand la dispute éclate avant le repas.
Les enfants sont assis, attendant le service. La tension monte, puis explose. Hélène empoigne la table et la retourne.
Vaisselle cassée, nourriture au sol. Plus de dîner. Claire n’a que le temps de mettre les enfants à l’abri. La soirée se termine avec un peu de pain rescapé et un bol de lait. Puis, pour elle, le nettoyage, faire manger les petites, les coucher.
Le lendemain, elle tente de passer inaperçue. La honte la tenaille. L’école devient son seul refuge.
Toujours vêtue de vêtements donnés, elle porte le plus souvent une jupe offerte par son père. Elle la gardera jusqu’à l’usure.
Les moments scolaires sont des instants de liberté.
Mais à la maison, l’atmosphère s’alourdit. Et le père devient de plus en plus pressant.
Quinze ans, entre rêves et fractures
Un changement s’opère dans le foyer : André entre au ministère de l’Aviation civile comme chauffeur de maître.
Il lui faut une voiture personnelle, ce qui entraîne des difficultés financières. On parle de plus en plus d’une maison à construire. Des pourparlers s’engagent avec Émile le grand-père maternel pour obtenir de l’aide.
Malgré tout, Claire réussit son certificat d’études, puis le concours d’entrée au lycée professionnel pour devenir comptable. Cette année-là, son père lui offre une superbe mallette de peinture. Elle la gardera longtemps.
À quinze ans, elle entre au lycée. Les responsabilités s’accumulent, l’envie d’insouciance aussi.
Entre les misères du quotidien, les petits drames et les grandes peurs, elle continue de porter la maisonnée. L’éternel bébé progresse lentement grâce à la rééducation quotidienne. Elle ne partage plus le lit de Claire : à quatre ans, elle obtient un lit médicalisé. La petite dernière, trois ans, prend sa place dans la chambre.
Curieuse, vive, elle touche à tout, grimpe partout. Les bibelots, la dinette en porcelaine, la dernière poupée de Noël… tout est cassé. Claire n’a plus rien, mais elle garde le sourire, la tendresse.
Mai 68 éclate.
Les grèves, les cortèges, les pavés. Claire monte à Paris avec les copains, puis rentre à l’heure, sa mère la croyant à l’abri au lycée. Elle vit pleinement cette révolution, en silence. Les barricades, les lacrymogènes, les sièges de classe, les revendications… tout cela devient son monde secret. Les premiers émois amoureux aussi.
La mode des mini-jupes arrive. Interdite à la maison. Alors le matin, Claire part en tenue sage, s’arrête chez une copine, raccourcit sa jupe, se maquille. Le soir, elle se démaquille, rallonge la jupe.
Un jour, elle rentre trop vite, oublie le maquillage. Sa mère la remarque, la traite de tous les noms :
“traînée”, “putain”, et autres insultes qui restent gravées.
Un jour, lors d’une séance de rééducation, la mère attache la main gauche de l’enfant au siège, pose l’assiette de purée sur la tablette pour forcer l’usage de la main droite.
Claire trouve la méthode barbare, lève la main pour protester. Elle n’a pas le temps d’agir : une gifle magistrale s’abat, accompagnée de cette phrase :
« Pour qui te prends-tu ? Ici tu n’es rien ! Pas même l’ombre d’un pet de mouche !”
Elle n’oubliera jamais ces mots. Ni la douleur.
Cette année-là, les parents projettent d’acheter une maison. Les cris de la petite handicapée dérangent les voisins. Chaque week-end, ils partent, laissant Claire gérer la maison et les enfants. Elle sait tout faire : cuisine, ménage, soins. Un petit flirt scolaire l’accompagne parfois, le samedi matin, pour conduire les petits à l’école. Elle rêve qu’ils forment une famille. Elle est libre. Elle est heureuse.
Été 68 — Le basculement
Mais l’été 68 change tout. Le projet de maison avance. Ils signent les papiers. La maison est à la campagne, proche de la famille du père, loin de tout.
Les parents sont de plus en plus absents.
L’éducation des filles, à cette époque, se veut convenable : budget, trousseau, savoir recevoir, apprentissage d’un métier, culture artistique… mais jamais on ne parle de sexualité. Sujet tabou.
Alors, quand un jour d’été, son “petit chéri” l’accompagne en promenade, Claire est prise au dépourvu.
Les baisers deviennent ardents, les mains se baladent. Elle dit non. Elle se débat. Il lui tient les poignets au-dessus de la tête. Elle ne comprend pas ce qu’il veut. En un instant, il la prend. Une douleur la transperce. Elle réalise, dans un éclair, ce qui vient de se passer.
Elle pense qu’elle n’a pas su se défendre. Elle se relève, en larmes, le gifle, s’enfuit. Une voisine la voit, l’intercepte, lui conseille de voir un médecin. Les parents, de retour, trouvent leur fille étrange. Mais ne posent pas de questions.
Le lendemain, Claire demande à sa mère la permission de s’absenter. La mère veut savoir pourquoi, où. Claire ne dit rien.
Après de longues négociations, elle obtient l’autorisation. Elle va chez le médecin, qui promet de garder le secret. Il lui prescrit une ordonnance pour éviter les risques.
A la pharmacie, c’est une autre histoire. Avec le peu d’argent gagné en rendant service aux voisins, elle n’a pas assez pour les piqûres. Elle demande le prix, les modalités. La pharmacienne refuse :
— Dis à ta mère de venir elle-même. Cela ne te regarde pas !
Nouvelle difficulté. À son retour, la mère l’interroge de nouveau. Claire reste muette. Hélène s’exaspère, et finit par la laisser tranquille.
Le jour suivent , elle envoie Claire porter des papiers à la Sécurité sociale. Il y a foule, elle tarde à revenir. À son retour, la mère explose. Claire tente de s’expliquer, mais la colère monte.
Hélène étend le bras pour la saisir. Claire recule, paniquée. Son petit sac à main tombe, se renverse. Un poudrier offert par une voisine apparaît. Elle oublie de le cacher. L’ordonnance est là aussi.
— Donne ton sac !
— Non !
Claire tremble, serre le sac contre elle. Hélène insiste, l’arrache. Elle vide le contenu sur la table : poudrier, babioles, papiers d’identité, un papier blanc plié. Claire tremble. La mère ne remarque rien. Elle trouve une photo.
— Qu’est-ce que cette photo ?
Claire se souvient : un copain venu en vacances chez sa tante, parti pour la Martinique. Elle explique. La mère, furieuse, exige des explications. Où est-elle allée ? Pourquoi ? Les coups de martinet pleuvent.
Claire finit par avouer.
La mère, abasourdie, découvre l’ordonnance.
— Va dans ta chambre !
D’un doigt rageur, elle montre la porte. Puis sort téléphoner chez une voisine. Elle demande au médecin de venir.
Embarrassé, il finit par lui dire ce que Claire lui a confié, et confirme l’urgence du traitement.
La mère va à la pharmacie. La pharmacienne s’excuse, croyant que Claire était simplement curieuse.
Hélène fait venir les infirmières religieuses pour administrer les piqûres.
La mère explique à sa fille le pourquoi du traitement. Le regard méprisant de la religieuse la met au plus mal. Les paroles sont blessantes :
— Ma pauvre dame, vous avez bien besoin de ça après toutes les difficultés que vous avez traversées. Quelle honte pour toi de faire ça à ta mère !
Oui, Claire a honte. Cette honte la torture. Mais le pire reste à venir.
Le poids du regard
Les jours suivants sont lourds. Claire ne parle pas. Elle se terre dans le silence. Le traitement est administré, mais le regard de la religieuse reste gravé dans sa mémoire.
Ce regard qui juge sans comprendre, qui condamne sans écouter. Les mots aussi, tranchants comme des lames :
“Quelle honte pour toi de faire ça à ta mère.”
Oui, elle a honte. Mais pas de ce qu’on croit. Elle a honte d’avoir été prise au piège, honte de n’avoir rien su, rien pu, honte d’être seule dans ce chaos. Elle se sent souillée, incomprise, abandonnée.
Exil intérieur
Hélène convoque le père pour lui raconter l’histoire. Elle déballe tout devant André qui exige les noms et adresse du garçon. Il part à sa recherche, veut des explications, veut s’assurer qu’il s’agit bien de lui.
Pendant ce temps, Claire doit faire face à son père, déçu, silencieux, accablé. Sa mère, elle, ne retient plus ses mots :
— Traînée !
Au retour du beau-père, furieux, le verdict tombe :
--- Je ne veux plus d’elle sous mon toit.
Il faut trouver une solution.
Le père ne peut pas la prendre chez lui : trois enfants, une femme qui ne voudra jamais s’occuper “d’une fille comme ça”.
Claire, le cœur gros, écoute depuis son coin. Mortifiée. Personne ne pense à ce qu’elle vit, à ce qu’elle subit. Elle est là, présente, mais invisible.
Les jours se suivents, elle travaille dur dans la maison. Le déménagement approche, prévu pour la mi-août. Elle a interdiction formelle de sortir. Chaque soir, elle doit être enfermée dans sa chambre avant le retour du beau-père.
Au moment du départ, elle est envoyée quelque temps dans un couvent. Le beau-père ne veut pas d’elle chez lui.
Alors, avant de partir, Claire prend un reste de Gardénal de sa petite sœur. Un geste désespéré. Mais la dose est trop faible pour faire de vrais dégâts.
La seule réaction :
— Tu as privé ta petite sœur de ses médicaments. En plus d’être une traînée, tu es une voleuse !
Tu as de la chance, ton beau-père accepte que tu viennes chez lui, mais tu seras enfermée au grenier. Il ne veut pas te voir.
Et voilà. Elle quitte la région parisienne, son école, ses amis, sa vie. Elle s’enterre à la campagne, dans un village loin de tout, où elle ne connaît personne. Sauf sa famille à lui
Chapitre 5
De 16 à 20
Le grenier, la punition, le silence .
Claire passe ses journées à accomplir de durs travaux ménagers. La maison est grande, les tâches nombreuses. Le soir, elle monte au grenier, où un lit a été installé. La porte est fermée à clé. Ses frères, encore jeunes, la questionnent. Ils ne comprennent pas. Ils ne voient qu’une chose : elle a fait quelque chose de mal et elle est punie.
Chaque soir, ils lui montent son dîner : un bol de soupe, un morceau de pain sec. Puis ils referment la porte à clé.
Dans la journée, les reproches pleuvent. À la moindre erreur, à la moindre maladresse, une volée de bois vert s’abat sur son dos. Un scion souple, qui siffle dans l’air avant de frapper. Le traitement dure tout le mois d’août. Et toujours cette phrase :
— Si ton père te pardonne, tu n’oublieras pas de le remercier pour te permettre de rester sous son toit.
Un soir, le beau-père monte au grenier. Il parle doucement, presque en chuchotant. Il lui dit qu’il sera “magnanime” si elle se laisse embrasser. Claire répond, sans hésiter :
— NON !
Depuis ce soir-là, elle appréhende chaque bruit de clé dans la serrure.
L’école, le secret, la violence
Début septembre, elle descend du grenier. Elle est sermonnée. Elle présente des excuses, remercie d’être “accueillie” sous ce toit.
Une humiliation de plus. Les sévices continuent.
Elle est inscrite dans une nouvelle école, choisie avec soin : un pensionnat de filles tenu par des religieuses. Les parents n’ont pas les moyens de payer une pension, mais la vie stricte qui y règne convient, selon eux, pour une “fille dépravée”.
C’est ce qu’ils expliquent à la mère supérieure.
Première mise mal à l’aise. Après l’entretien, la religieuse, pensant être aimable, offre une sucette à la petite qui tient la main de Claire. Puis, se tournant vers la mère qui porte l’éternel bébé :
— Que fais-tu à ton âge dans les bras de maman ? Tu ne peux pas marcher comme tout le monde, petite paresseuse ?
Les yeux de Claire jettent des flammes. Elle hait cet endroit.
L’année scolaire commence. Chaque matin, elle se lève à cinq heures, part à six heures, prend le train à six heures trente. Elle arrive à sept heures, attend devant l’école jusqu’à sept heures trente.
En face, une entreprise de montage d’ascenseurs ouvre à la même heure. Un jeune homme en mobylette attend aussi. Ils font connaissance, bavardent. C’est son secret.
Le soir, elle reprend le train à dix-sept heures quinze, arrive à dix-sept heures quarante-cinq. Le car de son village ne passe qu’à dix-huit heures.
Dans ce quart d’heure, elle fait connaissance avec un autre jeune, qui attend sa copine. Un jour, cette fille les surprend en train de rire. Malheureusement, c’est la cousine de son beau-père.
Le soir même, la tante débarque :
— Vous savez la nouvelle ? Votre fille a un petit copain à M… !
La punition est immédiate. Une pluie de coups de poing et de ceinturon s’abat sur elle. Elle croit mourir. Lèvre tuméfiée, bleus partout. Pour l’école, elle se camoufle, arrive tard pour éviter les regards, reste dans l’ombre de la chapelle. Les religieuses sont prévenues.
Noël, la fatigue, le chantage
Les vacances de Noël approchent.
Claire vient d’avoir seize ans. L’année scolaire se termine. Les parents n’ont plus les moyens de payer l’école.
À la maison, la vie est rude. Dès son retour à dix-huit heures trente, elle doit s’activer : vaisselle du midi, dîner, repas des petits, linge, nettoyage.
Les disputes entre les parents s’intensifient. André lance :
— Si ce soir je ne rentre pas, c’est que je suis passé sous le métro.
Des mots qui blessent. Mais cela ne l’empêche pas de balader ses mains sur Claire, le matin, dans la voiture. Elle le repousse. Il pince les lèvres, lâche des méchancetés. Le soir, il se venge sur Hélène.
Claire craint chaque départ vers la gare.
Le drame
Elle aime sa mère. Malgré tout. Comme un animal martyrisé qui aime son tortionnaire. Le beau-père le sait. Il en joue. Il manipule.
Un soir, la mère est à l’étage avec la petite. Le père, boudeur, refuse de dîner. Claire, voulant apaiser la tension, s’approche de lui pour l'entendre dire :
— Si tu m’embrasses, je ferai un effort.
Elle soupire, l’embrasse sur la tempe. Il en profite pour passer la main le long de son corps. Elle ne remarque rien, concentrée sur sa tentative de calmer le jeu.
Mais en descendant les escaliers, Hélène voit la scène à travers la fenêtre. Elle l’interprète mal. Le drame éclate.
Elle empoigne sa fille par les cheveux, la roue de coups, l’insulte. Une fois sa rage passée, elle l’envoie au grenier. Puis s’en prend à son mari, qui n’a pas bronché. La dispute reprend. La vaisselle vole. Les enfants, perdus, se tournent vers leur sœur :
— Qu’est-ce que t’as encore fait pour que maman soit en colère ?
Claire ne sait pas. Elle ne comprend pas. Mais ce qu’elle sait, c’est que sa mère exige d’elle… d’aller dans le lit du beau-père.
L’enfer commence.
Les années d’enfer
Le corps en otage
Le soir, si Claire se montre récalcitrante, sa mère vient la chercher, l’empoigne, la force à monter. La journée, les travaux s’enchaînent, les coups pleuvent, comme une vengeance. Le soir, une fois les enfants couchés, elle s’attarde sur les tâches ménagères, espérant que le couple s’endorme. Mais Hélène remarque le manège, vient la chercher, l’exhorte à laisser ce qu’elle fait :
— Tu finiras après.
La mort dans l’âme, Claire suit sa mère comme on mène une bête à l’abattoir. Elle subit les assauts avec frigidité.
Il la baptise “planche à pain”.
Malgré sa froideur, son inertie, elle se réfugie dans sa tête, attend que ça passe. Tous les soirs, le même refrain. Il a des exigences, des gestes qu’il veut lui inculquer. Elle finit par apprendre. Les sévices sont au rendez-vous.
Un soir, n’en pouvant plus, elle prend une forte dose de Gardénal. Le lendemain, sa mère ne parvient pas à la réveiller. Alors ils lui font boire du café salé, encore et encore, pour la faire vomir. Ils la font marcher pendant des heures, pour la tenir éveillée, jusqu’à ce que le médicament cesse d’agir.
Les remontrances fusent :
— Elle a osé ! Comment va-t-on remplacer les médicaments de la petite ? De quel droit elle agit comme ça ?
Ils refusent de comprendre. Le message est ignoré. La vie reprend son cours.
L’apprentissage, l’illusion d’une vie normale
Septembre.
Claire va sur ses dix-sept ans. Le tribunal oblige son père à verser une pension alimentaire, à condition qu’elle soit déposée sur un compte à son nom. Elle doit reverser la moitié à ses parents, pour son “entretien”.
Le reste lui sert à acheter ses chaussures, ses affaires personnelles.
N’étant plus scolarisée, il faut préserver les allocations. Sa mère l’inscrit en apprentissage dans une usine de confection de lingerie fine. Elle y apprend tout : vérification des tissus, pose de patron, coupe, dentelle, machine à coudre, finitions. Un apprentissage intéressant.
Elle essaie d’oublier les nuits. Elle tente d’avoir une vie normale. Son salaire est remis sous enveloppe fermée à sa mère. On lui rend juste le montant du transport et de la cantine. Le reste est pour la famille.
À Noël, elle se prive de repas le midi, ne paie le train que deux fois par semaine, économise pour offrir des cadeaux à ses frères et sœurs.
Elle fait la connaissance d’un collègue, un peu plus âgé. Ils sympathisent, rient, insouciants. Le soir, il la raccompagne à pied jusqu’à la gare. Deux kilomètres. Elle est heureuse. La semaine, elle a l’impression d’être une fille normale. Peut-être que les cauchemars s’effaceront.
La lettre, la punition, l’effacement
Les congés de fin d’année arrivent.
Les parents s’étonnent des cadeaux. Ils ne posent pas trop de questions.
Puis une lettre arrive. Une déclaration d’amour. Claire est touchée. Mais sa mère saisit la lettre, la lit, la passe au beau-père. Il devient blanc de rage.
La raclée est immédiate :
— Traînée ! Putain ! Tu ne peux pas t’empêcher de t’afficher avec des garçons !
Hélène, sans écouter, fait venir le médecin. Elle lui raconte ses soupçons. Après un examen, il frappe un grand coup de poing dans le bas-ventre de Claire. Elle hurle. Il dit :
— Ne vous inquiétez pas. Avec ce traitement, il n’y aura pas de suite.
Claire ne comprend pas. Elle n’a rien à se reprocher.
L'effondrement
Elle ne retourne pas au travail. L’exploitation reprend. Les sévices aussi. Il faut “gagner” ce qu’elle mange.
La mère, épuisée par sa grossesse, s’effondre. Le père, exigeant, aggrave son état. Les disputes deviennent violentes.
Quand la mère se rebiffe, refuse le lit conjugal, le chantage tombe :
— Tu me fais ma valise et celle du gosse.
Le “gosse”, c’est Julien l’aîné des garçons. Né alors que le divorce n’était pas encore prononcé. La loi ne permettait pas à une femme d’avoir un enfant hors mariage. Il aurait porté le nom de l'ex mari. Alors, il naît “de mère inconnue”. Seul le géniteur peut le reconnaître.
Le père en profite. Elle n’a aucun droit sur son fils, il obtient tout ce qu’il veut : la mère et la fille, dans le même lit. Ensemble
L’enfer
Un jour, révoltée, la fille compose le numéro des gendarmes depuis une cabine téléphonique. Elle leur dit qu’elle en a assez de servir de paillasson à son beau-père. Ils l’écoutent, mènent une brève enquête de moralité, puis se rendent à la maison pour interroger les parents.
Très vite, le discours des adultes prend le dessus. Ils la font passer pour une menteuse, une névrosée, une nymphomane. Ils proposent même de faire témoigner le médecin de famille. Selon eux, elle invente tout par vengeance. Les gendarmes, impitoyables, sermonnent la jeune fille :
— Si tu continues tes médisances, tu finiras enfermée.
Aux parents : tenez-la à l’œil. Bon courage !
Pot de fer contre pot de terre.
Août arrive, avec son lot de difficultés : le crédit de la maison à verser, la rentrée scolaire à préparer. Il faut fournir un certificat de scolarité pour conserver les allocations. On exige de la fille qu’elle travaille à la ferme du village pendant trois mois : récolte des pommes de terre, cueillette des fruits. En parallèle, elle doit reprendre ses cours de comptabilité par correspondance.
Pas de risque d’égarement, le certificat est assuré, et un peu d’argent rentre.
Les journées sont réglées comme du papier à musique :
• Le matin, travail à la ferme
• Après le repas, tâches ménagères
• Deux heures d’étude
• Goûter des enfants
• Préparation du dîner
• Coucher des petits
• Vaisselle, nettoyage
• Et enfin, la soirée… dans la chambre des parents.
En février, Hélène accouche. Elle est à l’hôpital.
André, lui, continue de harceler Claire. La mère s’en doute, le vit mal. Les avanies verbales pleuvent.
Claire n’a pas le droit de sortir. Les rumeurs courent : elle serait la mère du nouveau-né. Les parents, pour éviter le scandale, prétendent que c’est leur enfant. Quelle discorde. Quelle image renvoyée à cette jeune fille. On ne peut admettre qu’une femme avec six enfants, dont une handicapée, puisse en avoir un septième. Alors on invente. On salit.
L’éternel bébé tombe malade. Hospitalisation d’urgence. Elle est reconnue comme un “légume”. Elle ne peut être placée avec les autres enfants. Elle est admise dans un service spécial. Sur la porte, fermée à clé, un mot terrible :
La fauverie.
Un choc épouvantable. L’atmosphère est irrespirable. Une puanteur insoutenable. Des enfants abandonnés, traités comme des monstres.
Claire en a les larmes aux yeux. Elle attend là, dans cette pièce, pendant des jours. Elle ne pourra jamais oublier cette image, ni cette odeur. Elle aime encore plus fort cette petite sœur innocente, qui ne lui a jamais fait de mal, et qui l’aime sans condition.
Les finances sont au plus bas. Coupures d’eau, d’électricité. Il faut tirer l’eau à la fontaine du village, laver le linge au baquet, au lavoir. Entre les couches et les draps, c’est un combat quotidien. Mais le plus dur, c’est le regard des voisins. Les messes basses. La honte.
Les nuits ne sont pas plus tendres. Pas de répit. Hélène, à peine remise de son accouchement, fait une tentative de suicide. Il faut la soigner. Elle ne peut plus allaiter. Claire prend tout en charge : le nouveau-né, la petite handicapée, les cinq autres enfants, la maison.
Elle n’a plus le temps pour ses cours. Elle abandonne définitivement sa scolarité. Elle se sent enterrée vivante.
Août.
Une nouvelle bombe : la mère est encore enceinte. Un huitième enfant en perspective. Horreur.
La jeune fille approche de ses dix-neuf ans. Elle est épuisée. Elle n’a plus le goût de se battre. Une dernière tentative : partir. Elle cherche une place de fille au pair. Elle en trouve une, chez des gens en partance pour la Suisse. Elle passe les accords, prépare ses valises. Enfin, elle va être libre.
Le beau-père ne l’entend pas ainsi. Il ne veut pas lâcher sa proie. Il menace de partir avec son fils. Les disputes éclatent, les crises de nerfs. Les plus grands, ignorants des faits, accusent leur sœur :
— C’est encore de ta faute, tout ça !
Hélène, paniquée à l’idée de se retrouver seule, entreprend de faire rester sa fille. Elle la supplie, la menace. Claire ne cède pas. Alors Hélène détruit ses affaires, ses bijoux, tout ce à quoi elle tient.
Claire reste ferme. Tant pis si elle n’a plus rien.
Alors sa mère joue la dernière carte : le chantage affectif.
— Tu ne reverras pas tes frères et sœurs. Je couperai les ponts. Ils t’oublieront.
— Pas grave. J’attendrai qu’ils soient majeurs et je les retrouverai.
Hélène, enragée, frappe là où ça fait mal :
— Tu pourras peut-être revoir les autres… mais jamais Angel, la petite handicapée.
Elle sait. Elle sait l’attachement profond de sa fille pour cette petite sœur. Elle sait que cela fera pencher la balance. Et elle jubile.
Claire plie. Elle renonce à son départ.
Vingt ans, l’attente d’une fin
Tout recommence. Les privations de liberté, les coups, les sévices. Les nuits sont longues, les jours sont lourds. Claire est brisée.
L’été suivant, la voiture d’André nécessite des réparations.
Un soir, il rentre avec un jeune mécanicien, un copain. Ils bricolent ensemble, parlent de projets, dînent à la maison.
Ce jeune a une particularité : il s’endort devant son assiette. Les garçons s’amusent à lui faire des blagues
— moutarde sous le nez, poivre dans le verre, petites misères sans méchanceté.
Pendant que les copains sortent, Claire reste à la maison, s’occupe des enfants, de la cuisine, du linge.
La saison de chasse reprend, les parents sont souvent absents le week-end. Alors, dès qu’elle le peut, elle s’échappe.
Elle n’est pas une sainte. Elle retrouve quelques amis, respire un peu, vit un peu.
Le mécanicien, témoin discret, voit bien son manège. Il assiste aux disputes, aux cris, aux coups. Il la prévient :
— Tu n’es pas raisonnable. Tu vas te faire prendre.
Une fois, il va même jusqu’à la chercher pour la ramener juste avant le retour des parents. Elle l’a échappé belle. Il a pitié d’elle.
Le jour de ses vingt ans, il y a fête à la maison. Des amis des parents sont invités. Mais la fête n’est pas pour elle. Au contraire. Elle doit faire le service, manger seule à la cuisine, tout remettre en ordre. Et, comme chaque soir, la “petite gâterie” avant d’aller dormir.
Elle ne lutte plus. Elle attend que ça passe. Elle se dit : plus qu’un an à tenir… après…
Elle rêve, en silence, en essuyant ses larmes.
Son seul plaisir, c’est de rire avec Léo le jeune mécanicien . Un vieux banc aux pieds arrondis sert de siège aux enfants. Le jeu consiste à rester en équilibre sans tomber. Ses frères, malicieux, invitent Léo à s’asseoir avec eux, le font basculer. Crises de fou rire.
Le beau-père, jaloux comme un pou, s’emporte. Il s’en prend à Hélène :
— Tu laisses faire ces jeux stupides !
La dispute dégénère. Claire envoie les enfants se coucher, couche les petits au plus vite. Elle redescend. Le copain est encore là, embarrassé. Par la fenêtre, les objets volent : une coupe en cristal, une carabine, un téléviseur. Chacun jette ce qui appartient à l’autre.
Claire, effrayée, tente de calmer le jeu. Le père, hors de lui, prend son verre de vin et le lance au visage de la jeune fille. Elle a juste le temps de pencher la tête. Le verre s’écrase contre le mur.
Le jeune homme, désarçonné, quitte la maison. Mais avant de partir, il s’assure qu’il n’y a plus de danger.
Et cette nuit-là… pour la première fois depuis des années… Claire dort en paix.
Une proposition sans amour
Le lendemain de la dispute, le jeune mécanicien revient, soucieux de savoir si tout est rentré dans l’ordre.
Hélène, ravie de le voir, l’invite à sortir pour discuter. Après quelques mots sur la crise de la veille, elle se lance dans un récit glaçant.
Elle lui explique que tout est de la faute de sa fille. Que Claire se permet de chahuter avec lui, ce qui met son beau-père hors de lui. Puis, sans détour, elle déballe sa propre vie, ses souffrances, ses frustrations. Et elle lâche l’accusation :
— Ma fille est la maîtresse de son beau-père. Cela fait des années que je suis obligée de supporter ça. Il est jaloux, possessif, ne supporte pas qu’un homme l’approche.
Et puis, le choix, posé comme une évidence :
— Ou tu la prends et tu l’épouses, ou tu ne reviens plus à la maison.
Léo, éberlué, ne sait quoi répondre. Il demande :
— Dans combien de temps faut-il vous donner ma réponse ?
— Si possible demain.
Il part, sans un mot de plus.
Le lendemain, fidèle à sa parole, il revient. Et dit simplement :
— Elle n’est pas pire que la fille qui vient de me plaquer. Je la prends.
Claire, figée dans l’incompréhension
Claire n’a rien entendu. Elle n’a pas été consultée. Elle n’a pas été regardée. Elle n’a pas été considérée.
Quand le jeune homme revient et annonce :
— Elle n’est pas pire que celle qui vient de me plaquer. Je la prends.
Elle reste figée. Elle ne comprend pas. Elle ne sait pas si elle doit rire, pleurer, hurler. Elle ne sait pas si c’est une blague, une punition, une délivrance ou une nouvelle prison.
Elle regarde sa mère, qui jubile. Elle regarde le beau-père, qui ne dit rien mais dont le regard la transperce.
Elle regarde le jeune homme, qui semble sincère mais maladroit, comme s’il venait de signer un contrat sans lire les clauses.
Claire ne dit rien. Elle encaisse. Encore.
Dans sa tête, une seule pensée tourne en boucle :
Est-ce que je suis encore une personne ? Ou juste un problème à refiler ?
Elle ne rêve plus. Elle ne résiste plus. Elle attend. Elle se dit : Peut-être que ce sera moins pire. Peut-être que ce sera différent. Peut-être que ce sera enfin fini.
Mais au fond d’elle, elle sait. Rien n’est jamais fini. Pas tant qu’elle n’a pas choisi elle-même.
Chapitre 6
Fiançailles et Mariage.
Fiançailles en suspens
Le petit dernier vient de fêter ses un an. La maison semble respirer un peu.
Claire a enfin l’autorisation de fréquenter le jeune homme. Elle a vingt ans, les allocations ne sont plus versées pour elle. Il est décidé qu’elle ira travailler.
Elle trouve une place d’aide-soignante à mi-temps dans une maison de retraite médicalisée.
Léo, qui travaille dans la même petite ville, vient la chercher le matin, la raccompagne le midi. L’après-midi, elle aide à la maison.
André fait la tête, mais le soir, elle est enfin tranquille. Sauf quand il est de repos et tente de la coincer dans un coin de la maison. Elle le repousse, le menace :
— Si tu continues, je le dis à mon fiancé.
La santé de sa mère décline à nouveau. Une éventration sur une poche de hernies étranglées. Transportée d’urgence à l’hôpital, elle doit être opérée rapidement.
Claire n’a que trois mois de travail derrière elle. Elle doit tout quitter pour reprendre la maison en main.
Elle ronge son frein. Elle rêve. Elle prévoit ses fiançailles une fois ses vingt et un ans passés. Elle n’est même pas sûre d’avoir envie de l’épouser. Ce garçon lui permet d’avoir une vie “normale”, de tenir sagement en attendant sa liberté. Et après… elle verra bien.
Le prix du silence
Un samedi après-midi de fin avril. Les grands sont partis avec leur père pour rendre visite à leur mère. Les petits dorment. Claire est seule avec son fiancé.
Ils sont dans la chambre des parents — la seule pièce avec une porte.
Léo avec un sourire en coin, lui glisse :
— Quand on achète des chaussures, généralement on les essaie… alors j’aimerais bien…
Claire ne répond pas. Elle pense : S’il faut en passer par là pour être tranquille, je peux bien en payer le prix.
Ce qui doit arriver, arrive. À peine ont-ils commencé que le père rentre. Drame. Ils n’ont rien entendu. L’arrivée impromptue coupe court à tout.
Le père explose. Il fait une scène, menace de prévenir la mère, mais n’ose ni frapper Claire ni s’en prendre au jeune homme. Il garde sa rage pour plus tard.
Dès le retour de l’hôpital, il joue la grande scène. Il dit qu’il ne veut plus voir Claire sous son toit. Il fait pleurer sa femme. Claire, témoin de cette méchanceté gratuite, est exaspérée. Elle souffre de voir sa mère s’effondrer, encore une fois, à cause d’elle.
La mère prend une décision radicale :
— Tu devras la supporter encore un peu. Je ferai le nécessaire pour qu’elle parte au plus vite.
Léo, embarrassé, s’excuse. La mère lui répond :
— Ce n’est pas ta faute. C’est elle. Elle aurait dû rester à sa place. C’est encore elle la fautive. Comme toujours.
Une fois parti, la mère se tourne vers Claire. Le ton est sec, tranchant, cruel :
— Décidément, on ne peut jamais te faire confiance. Tu as vraiment le feu au cul, ma pauvre fille !
Nous allons faire le nécessaire pour que tu quittes la maison au plus vite.
Claire ne répond pas. Elle encaisse. Encore. Elle sait que ce n’est pas fini. Elle sait que le prix à payer pour un peu de tendresse, un peu de liberté, sera toujours trop élevé.
Une mise en scène imposée
Les semaines à venir sont bien remplies. Le temps file, sans qu’elle ait le loisir de penser. On organise, on prévoit, on ordonne.
Claire n’a pas son mot à dire. Elle exécute. C’est tout. Après tout, c’est de sa faute si la situation en est là.
Et puis, elle n’est pas encore majeure. Elle n’a pas autorité pour objecter. Elle subit.
On prépare la rencontre avec la belle-famille. Un repas élaboré par la future mariée, pour prouver ce dont elle est capable, pour faire bonne impression.
On choisit une date pour la cérémonie, en respectant la tradition catholique : pas de mariage en mai, mois marial. Ce sera donc le 16 juin.
Six semaines pour tout orchestrer. C’est court.
Une fois la date arrêtée, le programme s’enclenche. Démarches administratives, publication des bans, visites médicales.
Le médecin prescrit à Claire une ordonnance pour réguler les naissances. Elle rentre, annonce qu’elle est apte à se marier, que le médecin lui conseille de commencer rapidement. Les parents, étonnés, lisent l’ordonnance. La réponse tombe, sèche :
— Ma petite fille, quand tu seras chez toi, ton mari décidera si tu prends la pilule ou non. Ce sera à lui de gérer. Mais sous mon toit, il est hors de question que tu prennes ça !
Voilà. C’est dit. Où est la liberté gagnée en 68 ?
Il faut aussi rencontrer le prêtre, préparer la cérémonie, chercher une salle pour le repas et le vin d’honneur, trouver un photographe, rédiger les faire-part, établir la liste des invités, élaborer le menu, négocier les coûts.
Tout cela entraîne des dépenses imprévues. Les tensions montent. Le beau-père devient de plus en plus irritable.
Un jour, il veut bien faire le repas. Le lendemain, il ne veut plus rien entendre.
La mère se bat. Elle veut un mariage “correct” pour sa fille. Elle va enfin pouvoir se débarrasser de l’épine qu’elle a dans le pied depuis tant d’années.
Elle se venge. Quant à Claire, elle a intérêt à filer droit.
Pendant ce temps, la vie continue. Il faut entretenir la maison, éduquer les petits, suivre la scolarité des grands, assurer les exercices de rééducation de la petite handicapée, préparer les repas pour dix, gérer les visites médicales, supporter l’humeur massacrante du beau-père. Le train-train quotidien, sans répit.
Des conciliabules s’organisent pour financer les dépenses. En principe, chaque famille prend en charge les frais au prorata du nombre d’invités. Mais vu la situation financière des parents, Léo propose d’avancer les frais. Les parents rembourseront plus tard.
Le jour J approche. Les achats alimentaires et les boissons se font chez Métro, grâce à
une amie restauratrice. Pour les vêtements, direction Tati, magasin spécialisé dans les cérémonies à prix modeste.
Claire rêve d’une robe de princesse, avec un grand voile. Sa mère tranche : une robe simple, droite, manches courtes en gros plumetis blanc sur fond blanc. Un voile court. Adieu son joli rêve.
Son prétendant lui offrira son alliance.
Le jour du départ
L’effervescence est à son comble. À trois jours du mariage, tout le monde s’active. Les grands décorent la salle sous l’œil vigilant de la mère. La tante est venue prêter main forte avec sa fille. Le beau-père prépare le repas avec l’amie restauratrice. Claire, elle, s’occupe des enfants… et doit en plus réaliser la pièce montée.
Douée en pâtisserie, elle est guidée par un ami de la famille, pâtissier de métier. J-1 : montage délicat, finitions, caramel brûlant, enfants dans les jambes. Elle se sent mal. Fièvre, gorge douloureuse. On parle de stress. Puis son cou enfle : ce sont les oreillons. Elle passe la nuit à terminer sa pièce montée, épuisée, le visage enflé, la peau pâle. Elle sera méconnaissable pour la cérémonie.
Il est prévu que les jeunes mariés passent leur nuit de noces chez la grand-mère du fiancé, où ils vivront ensuite en attendant un logement.
Jour J. Derniers préparatifs. À 16h, la mairie. Puis l’église. Les cloches sonnent à toute volée. Le village entier est là. Les rumeurs circulent :
— Elle est sûrement enceinte pour que ce soit si rapide.
Claire traverse la place, droite, fière, malgré la fatigue. Sa robe simple, droite, ne cache rien. Elle regarde les gens dans les yeux. Elle prend sa revanche. Elle sait qu’elle n’est pas aimée. Elle s’en moque. Elle part. Enfin.
Ils la jugent sans savoir. Ils ne connaissent que les mots des parents. Elle, ils ne l’ont jamais entendue.
Ceux à qui elle a tenté de parler ont profité d’elle ou ne l’ont pas crue. Personne n’est venu à son secours.
Après les photos, les félicitations. Julien tient Angel. Grâce à la rééducation, elle peut tenir debout quelques instants, comme un bébé qu’on soutient.
Ils attendent son fauteuil roulant. Soudain, elle lâche les mains de son frère, déambule jusqu’au couple, attrape sa sœur par le cou, lui prend le menton dans sa bouche. Sa façon à elle d’embrasser.
Claire reçoit là le plus beau cadeau de sa vie. Les premiers pas de sa sœur. À dix ans.
La mère, en larmes, n’en revient pas. Un silence s’installe. Puis le brouhaha reprend. Tout le monde se félicite d’avoir vu ça.
Après ce miracle, le vin d’honneur est offert. Les mariés s’éclipsent pour les photos du studios, une virée en voiture, puis le festin.
Claire est épuisée. Elle ne pense qu’à dormir. Après le repas, la jarretière, le dessert applaudi, le bal.
À quatre heures du matin, les invités les plus âgés commencent à partir.
Enfin, les mariés s’échappent. Ils se réfugient chez la grand-mère.
Léo lui dit avec un clin d'oeil:
--- Maintenant que j'ai acheté la chaussure , je peux enfin l'essayer !
Un froid engourdit Claire, elle ne pense plus, elle n'a plus qu'une envie, dormir.
À neuf heures, la jeunesse débarque pour la levée des mariés, avec les plaisanteries de coutume.
Une nouvelle vie commence.
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